Paradoxe sans nul doute consubstantiel à la mondialisation, les murs, visibles et invisibles, matériels et virtuels, n’ont jamais été aussi répandus à travers le monde. « Réponses simples face à l’urgence », selon les termes de l’économiste américano-indien, Jagdish N. Bhagwati, les programmes visant leur érection prolifèrent à travers le globe au point qu’il convient d’évoquer, avec Florence Ballif et Stéphane Rosière, l’existence d’une « teichopolitique » que ces mêmes auteurs définissent comme « toute politique de cloisonnement de l’espace, en général liée à un souci plus ou moins fondé de protection d’un territoire en vue d’en renforcer le contrôle. »
Les illustrations de ce phénomène sont nombreuses : programmes américains Secure Border Initiative et Secure Fence Act pour la frontière séparant les États-Unis et le Mexique, programme FRONTEX de l’Union européenne pour la gestion intégrée des frontières extérieures, blindage des villes espagnoles de Ceuta et Melilla situées en territoire marocain, système de surveillance SIVE engagé par l’Espagne pour la gestion de sa frontière maritime méridionale, opérations d’interception en mer Méditerranée (Ulysse, Triton, Neptune entre 2002 et 2003), programme Security Fence mis en œuvre par Israël pour la construction d’un mur intelligent séparant son territoire de la Bande de Gaza, construction de murs militarisés, barbelés et/ou électrifiés entre la Chine et la Corée du Nord, entre les deux Corées, entre le Botswana et le Zimbabwe, entre l’Inde et le Bengladesh, entre l’Arabie saoudite et l’Irak, etc. La constitution d’une défense antimissile élargie à la totalité des territoires des États membres de l’Alliance atlantique, mais aussi l’adhésion de plusieurs pays à l’architecture antibalistique proposée par les Etats-Unis (Iron Dome israélien, PAC-3 japonais) participent d’ailleurs à cette même dynamique dans la mesure où lesdits projet visent ni plus ni moins l’établissement d’un « mur dans l’espace », sorte de séparation virtuelle entre l’Occident et les proliférateurs. Aux Etats-Unis, quelques propositions – que l’on aurait tort de qualifier d’anecdotiques – ont été formulées afin d’envisager la création de « garde-côtes » de l’espace sur le modèle des U.S. Coast Guards.
La multiplication de tels édifices représente sans nul doute l’expression paroxystique de ce que Michel Foucault put évoquer par le terme biopolitique, un processus de gestion sociopolitique dont les fondements remontent au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, et qui vise l’universalisation d’un mode de gouvernance basé sur le contrôle des corps et des populations. La fonction assurée par de telles constructions dans l’histoire a pu varier (Lacoste&Cléro, 2007), mais celle qui semble actuellement privilégiée consiste « à enfermer dehors » (Ritaine, 2009).
Certes, il pourrait être dit que cette observation ne fait, au mieux, que confirmer un processus cyclique et récurent des relations internationales. Pourtant, la spécificité du phénomène tel que constaté aujourd’hui est inédite et nous conduit à nous interroger sur les fondements démocratiques des contrôles qui viendront à être opérés. En effet, au cœur de ces nouveaux murs, les systèmes technologiques (en matière de commande et de contrôle) et robotiques (senseurs terrestres, capteurs, drones, etc.) ont progressivement occupé un rôle central. Le recours croissant à de telles infrastructures déportées et automatisées s’explique en partie par la structure démographique vieillissante des populations de nombreux Etats de l’espace euro-atlantique (et d’au-delà, à l’exemple du Japon). Mais ce « réflexe cybernétique » peut aussi être perçu comme la seule méthode de gestion adaptée qui ait pour l’heure été imaginée dans la perspective d’un projet de contrôle tout à la fois global et démesuré. Des interrogations voient depuis peu le jour à propos de la légitimité démocratique des systèmes autonomes de contrôle, d’interception et de frappes militaires. La « guerre des drones » (Drone War) engagée par le Président Obama au Pakistan n’est sans doute que le prélude d’une évolution qui mènera à la « désincarnation du champ guerrier ». Pourtant, elle conduit déjà de nombreux observateurs à dénoncer tant les dangers de dérives politiques que les risques stratégiques d’une telle solution dans le traitement des menaces. L’immixtion croissante des intelligences artificielles (IA) dans les processus décisionnels politico-militaires et les perspectives opérationnelles susceptibles de découler des avancées dans le domaine des technologies émergentes (à l’exemple de nanocapteurs furtifs) complexifient un peu plus encore la teneur des débats.
Couplée aux dispositifs technologiques et cybernétiques et inscrite dans le nouvel ordonnancement sociopolitique mondial issu de l’urbanisation des populations, la tentation des murs pourrait aboutir à une « géopolitique des dômes » : constructions tout à la fois sociopolitiques, économiques, technologiques et militaires opposant dans leur vaste majorité les entités politiques issues de la première vague d’urbanisation (XVIIIème au milieu du XXème siècle) aux entités politiques en reformation ou nées d’un délitement politique et qui relèvent, pour leur part, de la seconde vague d’urbanisation, galopante, amorcée il y a seulement un demi-siècle. Mais l’édification des murs est aussi au cœur d’un nouveau marché en plein essor puisque plusieurs consortiums industriels – généralement actifs dans le domaine de la défense ou de l’électronique de défense – œuvrent comme fournisseurs de solutions de blindage (physique et électronique) de ces nouveaux murs technologiques (Boeing pour les États-Unis, Elbit Systems pour Israël, etc.) terrestres ou aérospatiaux (défense antimissile). Ce phénomène pose des questions éthiques et politiques fondamentales à propos de l’impact des acteurs privés sur des systèmes de régulation et de défense des espaces et de leurs populations. Non seulement, de tels systèmes échappent progressivement au contrôle des États, mais leur mise en œuvre peut, de surcroît, profondément affecter la sécurité même des « sujets » intégrés à ces espaces fermés.
Quels que soient les scénarios de sortie de crise envisagés, l’expérience des missions conduites en Irak et en Afghanistan risque de peser lourdement, demain, sur la volonté de projection de forces des Etats occidentaux. Depuis la fin de la guerre froide, les membres de la communauté euro-atlantique ont appris les limites des divers projets d’exportation de la « paix » et de la sécurité, qu’il s’agisse de projets d’extension de l’ordre marchand ou de modèles politico-militaires tentant d’imposer la démocratie à marche forcée. La tentation des nations euro-atlantiques de se retrancher derrière des versions modernes de murs défensifs n’a sans doute jamais été aussi grande, alors même qu’elles ne se situent plus, objectivement parlant, dans le cadre d’une terreur de destruction similaire à celle qu’impliquait la guerre froide.
N.B.: l’auteur s’exprime à titre personnel.
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