Par Alain De Neve (initialement paru dans le numéro 328 Europe Diplomatie & Défense)

ballistic-missile-intercept Lancée de longue date, la campagne conduite par le Secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, en vue de promouvoir une défense antimissile balistique (DAMB) élargie euro-atlantique bat son plein. La force nouvelle avec laquelle ce dossier est aujourd’hui mis sur l’agenda des alliés est, bien sûr, à replacer dans le contexte de la révision récente, opérée par l’administration Obama, du plan de déploiement des éléments européens du bouclier missile U.S. On le sait : les interrogations qui entourent ce projet sont diverses et complexes. Parmi elles, il en est une sur laquelle il nous semble opportun de nous attarder : pourquoi la logique de communication de l’OTAN n’évoque-t-elle point la « performance technique » du système ?

Sans doute pouvons-nous intuitivement répondre à cette question en précisant qu’il est vain d’attendre d’un système technique d’une telle complexité qu’il puisse présentement offrir une couverture optimale face à d’éventuels missiles assaillants. Mais il nous faut éviter de verser dans un simplisme qui tendrait à faire croire qu’un tel constat a toujours été évident. Toutefois, partant de cette situation, nous sommes en droit de nous demander à quelles fins et selon quels procédés l’OTAN espère susciter l’adhésion européenne autour d’une DAMB élargie ?

L’invitation faite aux alliés à rejoindre le projet d’une défense antimissile élargie constitue, en réalité, l’expression d’un processus de traduction initié par son principal promoteur[1] : les États-Unis. À travers ce processus de traduction, comme le souligne Bruno Latour, l’initiateur d’une technologie cherchera à susciter au sein d’une communauté d’acteurs un intérêt autour de l’objet technique dont il est question. Ce « détour » conduira, certes, à l’émergence de controverses. Celles-ci sont cependant consubstantielles à la viabilité du projet technique.

Mais, comment emporter la conviction des membres européens de l’Alliance en faveur d’une défense antimissile élargie ?

Pour les États-Unis, deux arguments peuvent être mobilisés. Le premier, bien connu, viserait à rappeler aux alliés qu’ils pourraient eux-mêmes figurer parmi les premières cibles d’une éventuelle attaque balistique iranienne compte tenu de la portée des vecteurs développés par Téhéran et de la proximité géographique de la menace.

Un second argument consisterait à présenter une défense antimissile élargie comme une capacité technologique « refuge » ou de « substitution » à disposition des Européens. L’idée, défendue par quelques responsables, selon laquelle une véritable défense européenne intégrée suppose d’aller au-delà de la dissuasion nucléaire européenne « de fait » reste controversée. Or, un projet de défense antimissile auquel se joindraient tous les États européens pourrait être présenté aux yeux des décideurs des États concernés comme une « technologie collective de substitution » (à la dissuasion nucléaire) qu’il s’agirait d’ériger comme catalyseur d’un niveau supérieur d’intégration politique et militaire. Une inconnue de taille subsiste néanmoins et porte sur la capacité– fort limitée, sans doute – des Européens à financer un tel projet.

En travaillant sur le sens que viendraient à attribuer les alliés à une DAMB élargie, les États-Unis pourraient espérer assurer une meilleure fonction à une technologie de défense dont l’efficacité relèverait alors moins du registre technique que de la sphère politique. Cet objectif passerait, non sans quelque paradoxe pour les Européens, par une trilatérlisation de la relation de puissance entre les États-Unis et l’Iran. Expliquons. Étendre une défense antimissile de territoire aux alliés européens permettrait, il est vrai, de rendre le calcul stratégique de l’adversaire plus complexe. Pour autant que Téhéran s’insère dans une logique de confrontation et adopte une certaine rationalité d’emploi de ses armements, l’hypothèse d’une agression iranienne à l’encontre de l’Alliance imposerait que les premières frappes soient portées contre les « yeux » du bouclier, et plus exactement, dans le cas de figure qui nous intéresse, contre les installations radar en bande X qui viendraient à être installées sur le continent européen. En d’autres termes, l’extension de la défense antimissile aux alliés européens devrait permettre aux États-Unis d’établir une relation de puissance vis-à-vis de l’Iran à travers une trilatéralisation du rapport entre le contrôleur (les États-Unis) et le contrôlé (l’Iran) ; trilatéralisation qui entraînerait d’autres acteurs dans le rapport d’opposition entre les États-Unis et l’Iran et placerait les États-Unis comme cible de seconde ligne. De même, la perspective, actuellement à l’étude, d’une association de la Russie au projet de défense antimissile élargie pourrait être de nature à servir le même objectif puisqu’elle exigerait de l’Iran qu’elle inclue, outre l’Europe, la Russie dans un calcul stratégique déjà fort compromis.

La question qui est dès lors posée est de savoir si l’objectif de « performance technique » d’un système de défense antimissile, que nombre d’experts jugent illusoire, n’est pas sur le point de s’effacer au profit d’une certaine « efficacité politique » ?


[1] Voir Bruno Latour, La science en action : introduction à la sociologie des sciences, Paris, La Découverte/Poche, coll. Sciences humaines et sociales, 2005.


  • Share/Bookmark