Par Wally Struys, Professeur émérite de l’Ecole Royale Militaire, Bruxelles. Texte initialement paru dans Le Soir, 23 mai 2014.

L’heure, en ces temps de rigueur et d’économies, est aux réductions des dépenses de l’Etat. Et la Défense se retrouve singulièrement dans le collimateur de nos gouvernants. Au risque de compromettre le maintien d’un budget militaire crédible. Même en y mettant prudemment des gants, nombre de candidats aux élections annoncent déjà de nouvelles économies. Sans reprise conjoncturelle importante, il y aura donc à nouveau de fortes pressions en faveur d’une rigueur budgétaire.

L’assainissement des finances publiques s’opère par le biais de coupes budgétaires dans tous les départements, mais depuis des lustres, la Défense se trouve plus singulièrement dans le collimateur. D’un conclave budgétaire à l’autre, ses crédits sont réduits plusieurs fois par an; il s’agit donc bien d’une tendance lourde.

Souligner que d’autres priorités sont plus pressantes est une périssologie. Loin de moi donc l’idée de prétendre que la Défense ne doit pas participer à la consolidation solidaire des finances publiques, mais force est de constater que les décideurs, tout comme le grand public, se soucient peu de la Défense, alors qu’il s’agit d’une fonction régalienne importante.

Elle est toutefois méconnue: de nombreuses inexactitudes circulent à son sujet. Ce n’est pas illogique, puisque la Défense est un bien public abstrait, dont l’objet et l’activité sont mal connus: en temps de paix, le citoyen ne voit l’armée pratiquement en action que lors des fastes du 21 juillet.

Soulignons-en donc quelques aspects importants. Dans les années 80, les dépenses de défense belges, pensions comprises, représentaient 3,3% du PIB, soit la moyenne des pays européens de l’Otan. Aujourd’hui, ce rapport n’est plus que de 1%, soit un tiers au-dessous de la moyenne européenne.

Entre 1995 et 2013, le budget de la Défense a diminué en termes réels de 19%, alors que le PIB a augmenté de 34%! Et les autres dépenses de l’État? Comparons-les selon leur finalité sociale. Par ordre d’importance, sur 10 catégories fonctionnelles, la «Fonction Défense» occupait en 2012 l’antépénultième position, avec 1,77% du total des dépenses des administrations publiques, devant la Protection de l’environnement et les Logements et équipements collectifs.

Le verdict des chiffres

De 1995 à 2012, la Défense a vu son pouvoir d’achat diminuer de 12%, alors que l’ensemble des dépenses publiques enregistra une croissance de 42%. Les deux fonctions classées derrière la Défense par ordre d’importance ont, quant à elles, connu une nette augmentation de leurs pouvoirs d’achat (37 % et 140 %)!

Une seule autre fonction a subi une réduction: les Services généraux (-15,40%). Mais cette perte fut supportée par un budget bien plus important (15% des dépenses publiques, soit plus de huit fois celui de la Défense), lui permettant de disposer d’une marge importante.
Qui plus est, l’absence d’indexation du budget de la Défense amplifie encore la réduction de son pouvoir d’achat, alors que les salaires de son personnel sont indexés.

C’est donc bien la Défense qui a pâti le plus sévèrement des restrictions. C’est ainsi que notre armée en est arrivée à crever le plancher de la masse critique, minimum incompressible pour maintenir ses capacités sur le terrain. En effet, à la menace inhérente à la Guerre froide – paradoxalement «confortable» parce que limpide – a succédé une paix non accomplie, loin s’en faut.

Il y a vingt ans, le principal souci était d’encaisser au plus vite le – mal nommé – dividende de la paix, allègrement dépensé avant de l’avoir perçu. La Belgique transforme sa Défense de façon quasi continue depuis 1989. Mais à la différence des entreprises publiques ou privées en crise, la Défense, grande entreprise s’il en est, n’a non seulement jamais bénéficié de recapitalisations, mais elle n’a même pas pu sauver l’essentiel, à savoir son pouvoir d’achat!

Elle a perdu la capacité de participer à une action militaire à part entière à cause du sous-développement chronique de ses moyens, surtout dans le domaine des équipements. Toutes choses égales par ailleurs, la Belgique ne pourra donc plus assumer ses responsabilités au sein de l’UE, de l’Otan et de l’ONU et participer de façon proportionnelle au partage des charges, des risques et des missions, alimentant ainsi davantage le déficit de solidarité.

Or, celle-ci est plus nécessaire que jamais au sein de l’UE, puisque le président Obama répète à l’envi qu’il a réorienté ses priorités stratégiques vers l’Asie et le Moyen-Orient, tout en reprochant aux Européens d’être des resquilleurs de la défense, faisant référence à une Europe qui désarme dans un monde qui réarme. Le passé récent a en effet prouvé que l’UE n’a pu construire une capacité de défense capable de générer, gérer et commander seule, sans l’aide des USA, une opération militaire dans la périphérie de l’Europe, comme les interventions en Afrique l’ont souligné.

Des crises inquiétantes

Même s’il est exagéré de parler dès à présent d’un retour de la Guerre froide, les crises géorgienne de 2008 et ukrainienne d’aujourd’hui nous ont conduit vers une paix de plus en plus chaude. À la périphérie de l’Europe, les pays baltes, par ailleurs membres de l’UE et de l’Otan, expriment de plus en plus la crainte de «se voir rappeler dans le giron de la mère patrie russe».

Cela se traduit par un plaidoyer croissant en faveur d’une augmentation des budgets de la Défense, surtout à l’est de l’UE. La Belgique ne peut plus baser sa politique de défense sur ses préoccupations budgétaires. Le budget de la Défense ne peut jouer le rôle d’instrument de la politique budgétaire et n’a pas vocation d’être une variable discrète d’ajustement des finances de l’État ! Il n’est pas un objectif, mais un outil et non un obstacle à la gestion efficiente de la défense.

Le budget de la Défense pourra-t-il compter sur le maintien, voire la croissance de son pouvoir d’achat? La Belgique peut-elle continuer à ignorer la réalité géopolitique et se passer d’une véritable politique budgétaire de la Défense lui permettant de continuer à faire partie intégrante d’une stratégie dissuasive crédible? Un budget militaire crédible, dans le cadre d’une dissuasion collective, constitue le nerf de la paix !

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