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Google Earth constitue-t-il un réel danger en matière de sécurité ?

Le moins que l’on puisse dire est que le dernier né des services proposés par la firme Google – Google Earth – a réussi à faire parler de lui et sans doute était-ce là l’un des objectifs premiers du célèbre moteur de recherche. Logiciel téléchargeable en ligne permettant de parcourir la terre à travers des photos satellites, Google Earth a contribué à générer des inquiétudes en matière de sécurité parmi de nombreuses instances militaires et de sécurité intérieure nationaux. Il est, toutefois, utile de préciser que le logiciel ne fournit pas une cartographie satellitaire détaillée de l’ensemble des points du globe. Les images les plus précises fournies à l’internaute concernent, pour l’essentiel, les principales villes américaines et quelques capitales européennes (Paris, néanmoins, peut être observée avec une précision relativement étonnante !).

En l’état actuel, Google Earth est fourni en version bêta (démonstration). L’internaute peut – provisoirement ? – le télécharger de façon gratuite et décider de parcourir virtuellement le monde en un clic de souris et, selon les endroits vers lesquels se port son choix, contempler les détails urbanistiques de certains lieux célèbres de la planète. C’est d’ailleurs la facilité d’emploi et le manque de discrimination dans les services d’imagerie fournis qui ont, dernièrement, poussé les instances militaires et de sécurité intérieure à tirer la sonnette d’alarme à l’endroit de ce logiciel. Plusieurs installations – dont certaines se révèlent critiques (établissements militaires, centrales nucléaires, barrages hydrauliques, etc.) – seraient trop facilement visualisables et, en conséquence, nuiraient gravement à la sécurité nationale et internationale. Surtout, Google Earth offre pour chaque point du globe une série de coordonnées de géoréférencement GPS qui, selon certains observateurs, pourraient être utilisées à mauvais escient, notamment à des fins de frappes ou d’attaques terroristes. Certes, il est une chose de disposer des informations géoréférencement, il en est une autre de posséder les vecteurs adéquats et de procéder de manière effective à un ciblage (un processus hautement complexe nécessitant des structures permanentes). Toutefois, l’organisation australienne des sciences et des technologies nucléaires ne souhaite pas attendre qu’une telle possibilité se profile à l’horizon et a transmis une demande officielle aux responsables de Google afin que ceux-ci dégradent les images des installations nucléaires situées à proximité de Sydney.

Mais l’affaire qui entoure le service d’imagerie satellitaire de Google pourrait fort bien ne pas se limiter à cette plainte. À l’heure et à la date où ses lignes sont écrites, il est possible de parcourir nombre d’endroits de la planète avec une grande résolution d’image. L’internaute peut, ainsi, parcourir les rues de Washington, survoler la Maison Blanche et découvrir le merveilleux petit parc qu’enferme, entre ses murs, le… Pentagone. Certes, il a semblé que les images de ces sites sensibles puissent être dégradées volontairement. En réalité, il n’en est rien. La seule restriction à la visualisation de ces sites est l’absence de perspective en trois dimensions. La ville de New York, cependant, peut toujours être admirée dans une perspective cavalière qui rend pleinement compte des hauteurs impressionnantes auxquelles culminent les gratte-ciels de la Grosse Pomme.

 Tableau 1 : Deux images satellites du Pentagone. La résolution offre des détails étonnants.

Google Earth : logiciel de loisir sans risque ou atteinte involontaire – et inconsciente – à la sécurité des citoyens ? La réponse se doit d’être nuancée. Il convient, dans un premier temps, d’attirer l’attention sur le fait que Google Earth n’offre pas en soi un service nouveau ou inédit. Les coordonnées GPS peuvent être acquises de toutes autres manières. Chacun peut, s’il le souhaite, par exemple, acheter un récepteur GPS (prix moyen : 500 euros) afin de se guider à travers le globe. Si elle permet à la majorité des personnes d’être assistées dans leurs trajets, une telle technologie (aussi facilement accessible, au demeurant) peut aussi servir à connaître les coordonnées GPS de certains sites. Un candidat terroriste résolu peut fort bien se déplacer jusqu’à la rue adjacente de la Maison Blanche et procéder, à partir d’une comparaison des différentes coordonnées de lieux entourant l’édifice, à une estimation des coordonnées de géoréférencement de sa cible. En matière d’imagerie, certains militaires considèrent que le matériau fourni par Google est de peu d’utilité, dans la mesure où les images ne sont pas régulièrement rafraîchies. Et d’ajouter que pour opérer un bon ciblage, il importe de disposer d’images très récentes et constamment réactualisées. Certes. Toutefois, à notre connaissance, il semble que la Maison Blanche, le Pentagone, Notre-Dame de Paris ou l’Elysée n’aient jamais déménagé auparavant ! Et chacun sait que ce sont les cibles fixes qui peuvent se révéler les plus vulnérables et, de ce fait, les plus privilégiées pour une attaque.

Google Earth, en soi, ne représente pas une menace nouvelle pour la sécurité. Toutefois, il conduit à un abaissement dangereux du seuil de la menace. Il existe, nous en convenons, une différence évidente entre, d’une part, les informations dont peuvent disposer d’éventuels adversaires et, d’autre part, les outils technologiques dont la possession – plus rare au demeurant – et la maîtrise se révèlent indispensables pour une agression. Néanmoins, dans les conditions d’insécurité et le contexte stratégique présents, il importe de limiter autant que possible la facilité d’accès à certaines catégories d’informations qui consistent, pour la majorité des citoyens, à seulement générer un besoin nouveau en termes commerciaux. L’affaire « Google Earth » démontre, une fois de plus, qu’une prise de conscience de la dualité des technologies n’a pas encore été opérée par l’ensemble des acteurs socio-économiques. Toute analyse stratégique sérieuse se doit donc de ne pas se limiter à l’étude des instances militaires – où à la dénonciation de budgets de défense absolus – mais plutôt s’attarder aux risques nouveaux que peuvent faire courir les acteurs de la société civile.

Alain De Neve, le 25 août 2005.